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16 août 2017 – 16 h 38 min |

Vite ! à Montolieu (Aude) ! « Manifestement singulier », Pierre Bettencourt ! Et « L’Internationale des Visionnaires », ou les sens cachés de la représentation humaine dans les collections Cérès Franco et Daniel Cordier.
Deux expositions que je recommande …

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Juifs du Midi au temps des cathares

Soumis par sur 28 avril 2017 – 17 h 20 min

 

Puivert château cathare siège d'un e cour d'amour et des arts      Les juifs du Midi (Aude et alentours) au temps des cathares La chambre de musique du château cathare de Puivert

Le Midi -Aude et alentours-, les juifs, les cathares, quelle histoire ? L’Aude est aujourd’hui un « pays cathare » grâce au marketing. Pourtant les cathares et le catharisme représentent un siècle et demi seulement de l’histoire du Midi alors que les juifs y étaient déjà autochtones des siècles avant. A l’époque « cathare », ils participaient de la richesse et du rayonnement intellectuel du Languedoc, malgré l’instauration d’une ségrégation et des réglementations liberticides qui allaient les anéantir. Les juifs du Midi font partie de l’histoire, l’histoire que l’on oublie, que l’on préfère oublier…

Raymond Beltran, un ami aujourd’hui à la retraite, a, dans un cadre associatif, livré des réflexions documentées sur ce sujet qui nous passionne tous deux. Je les reproduis avec son aimable autorisation. Raymond Beltran, sa vie durant, a veillé à relier le passé au présent et, dans son engagement social et citoyen, a travaillé à la construction d’une société où prévalent les idéaux de la République auxquels il est viscéralement attaché : liberté, égalité, fraternité. Le sujet me paraît tout à fait dans « l’air du temps » en ces temps de choix pour le pays.

Les juifs du Midi (Aude et alentours) au temps des cathares :

des oubliés de l’histoire

par Raymond Beltran

Ni historien professionnel ni historien amateur, je suis simplement un homme libre amateur d’histoire. Je dis bien d’histoire, au singulier non au pluriel. Je m’intéresse particulièrement à l’histoire que l’on oublie, que l’on préfère oublier…

Dans les années 80, un certain Claude Marti (1) chantait « Pourquoi on ne m’a pas appris le nom de mon pays, la langue de mon pays », et j’ai retenu de cette chanson quoi qu’il ne l’ait pas dit : pourquoi on ne m’a pas appris l’histoire de mon pays ?

Bien sûr que l’Aude est un « pays cathare », ce qui a été considéré comme une belle réussite de marketing ; et l’on dispute à Albi d’avoir été victimes de la croisade des albigeois. Peu de nos contemporains ignorent qu’il y a eu des bonshommes, appelés cathares plus tard, ou que la religion hérétique a été dénommée ensuite le catharisme. Peu ignorent la croisade qu’un pape Innocent décréta contre ces hérétiques, ce qui permit au roi Louis IX de récupérer des territoires vassaux mais qui étaient aussi vassaux du roi d’Aragon, et d’avoir ainsi, plus tard, accès directement à la Méditerranée pour son royaume.

Peu de traces des communautés juives de l’Aude

Mais les cathares et le catharisme représentent à peu près un siècle et demi de l’histoire locale. Avant cela ?… Les wisigoths, en dehors du Mont Alaric et de certains noms de famille qui restent, n’ont pas laissé de traces dans la culture audoise, même si certains spécialistes tentent de rappeler leur existence. Ces sarrasins, malgré la Marche de Barcelone instaurée par Charlemagne pour les contenir, sont-ils arrivés à Poitiers ?… Si leur défaite à Poitiers est contestée par certains, notamment par les historiens arabes, il est certain qu’ils passèrent par ici et… c’est étonnant qu’il y ait si peu de traces en dehors de certains noms et de certains lieux. Et, pourtant ils sont bien passés chez nous !

On sait, mais peu, qu’un roi de France a expulsé les juifs de son royaume. Donc on peut penser qu’il y a eu des juifs en France. Mais que cela est flou !… Cela est rendu encore plus flou par le fait que l’antisémitisme chrétien a contribué à effacer et à ignorer les faits historiques. Récemment, l’anti-judaïsme que le conflit israélo-palestinien a réveillé (…), a encore ajouté à cet effacement de mémoire.

Pour revenir dans notre région, je relève entre Villemoustaussou et Villegailhenc (à quelques kilomètres au Nord de Carcassonne), un lieu-dit « la Bade du Goy » (2) . Goy, est le terme employé pour désigner un non juif dans certaines communautés juives. Cela voudrait dire que dans les environs il y avait des juifs qui désignaient ainsi le propriétaire d’un endroit qui n’appartenait pas à des juifs (2bis).

Echanges entre cultures arabe et juive

  Le commencement du film « Le Destin » (3) de l’égyptien Youssef Chahine avait été tourné dans la Cité de Carcassonne, sous les remparts. Il mettait en scène des cathares que l’on brûlait dans des bûchers publics et qui, victimes de l’intolérance, étaient contraints à l’exil, abandonnant toutes leurs affaires et arrivant enfin à Cordoue où ils découvraient enfin la tolérance. C’était l’époque où Cordoue rayonnait dans la culture arabe.

Cétait l’époque où Averroes et ses disciples faisaient découvrir les philosophes classiques, et les traduisaient du grec et du latin en arabe. Ils les étudiaient, les commentaient et en faisaient des copies qui enrichiront plus tard les bibliothèques des futures universités et qui aboutiront à une Renaissance que ce Moyen Âge souterrain mais brillant avait ainsi préparé.

Moïse Maïmonide

Youssef Chahine faisait remarquer que ce bel âge de tolérance, de créativité et de connaissance se termina rapidement, qu’Averroes dût partir clandestinement de Cordoue pour éviter de périr lui-même sur un bûcher, les intolérants ayant gagné la partie. Il mourût au Maroc, à Marrakech, en 1198, quelques années avant la croisade des albigeois, ses œuvres furent brûlées publiquement et il n’en resta que les copies, heureusement assez nombreuses, que firent les disciples ; c’est grâce à eux que nous avons eu connaissance de ses œuvres par la suite.

Je dis de mémoire. J’espère ne pas avoir trahi la trame de ce beau film qui était un chant à la tolérance. Mais je dois dire que j’ai alors compris que Youssef Chahine, égyptien, ne pouvait pas dire qu’il s’était inspiré de l’expulsion des juifs, en dehors de toute question de chronologie historique. Cordoue n’a pas accueilli de cathares, mais elle a été en son temps un creuset de juifs, de chrétiens et de musulmans. Un égyptien de notre époque ne pouvant pas faire allusion à des juifs, les cathares servirent de leurre à leur place. Par ailleurs, si Averroes, musulman, était mis en évidence dans ce film, rien ne rappelait Maïmonide le juif (4) qui vécut là un épisode important de la médecine au Moyen Âge et a été pour quelque chose dans la création de la Faculté de Médecine de Montpellier.

Après cette diversion cinématographique, j’aimerais faire un détour par la littérature. Je ne résiste pas au plaisir de citer Robert Merle qui a écrit entre 1977 et 1993 une saga en neuf volumes sur une famille protestante du Périgord. C’est écrit dans une langue délicieuse farcie de mots du XVIe siècle. Les pérégrinations du sieur Sieurac racontent la vie en province, dans le Midi et à la Cour de France dans la deuxième partie du XVIe siècle.

1181 Les juifs ouvrent une Ecole de Médecine à Montpellier

Dans le deuxième tome : « En nos vertes années », publié en 1979, Robert Merle raconte le voyage du Périgord vers Montpellier où le jeune M. de Sieurac va faire ses études de médecine. C’est l’occasion de raconter les difficultés d’un tel voyage à l’époque et le picaresque de certaines situations dans les auberges fréquentées par les voyageurs ainsi que les épines des rapports entre catholiques et protestants de cette époque.

L’Ecole de Médecine de Montpellier

C’est aussi une évocation de l’importance des médecins juifs dans la création de cette École de Médecine. Une conversation entre un apothicaire marrane est un protestant évoque l’interdiction des dissections qui empêchaient les médecins chrétiens de bien connaître l’anatomie. Robert Merle dans un dialogue avec l’apothicaire Me Sanche   fait dire à son héros : « ces marranes introduisirent céans la médecine arabe sans laquelle notre Collège Royal ne serait pas aujourd’hui ce qui fut .»

Si le Pape Boniface VIII permit en 1300 l’usage de la dissection seulement à certains médecins de Rome et de Bologne, elle demeura interdite ailleurs, et les médecins de l’époque en savaient peu, alors que les médecins juifs, qui avaient ouvert en 1181 à Montpellier une Ecole de Médecine, puis les protestants, pratiquaient la dissection clandestinement. L’Amphithéâtre anatomique de Montpellier ne fut créé qu’en 1556 par des protestants. Les juifs avaient alors déjà été expulsés du Midi ou convertis de force.

Je rappelle que l’Édit de Nantes de Henri IV a duré de 1598 jusqu’à 1685, quand Louis XIV l’abrogea, ce qui permit les dragonnades contre les protestants, qui durent alors se réfugier dans le « Désert » – la forêt des Cévennes- et dont une partie émigra ailleurs pour échapper à ces persécutions. Cela fait aussi partie de notre histoire locale. Martin Luther exposa ses 95 thèses en 1517, qui furent à l’origine du protestantisme.

Malgré les libertés dans la création prises par Youssef Chahine et par Robert Merle cela nous permet d’évoquer cette présence juive que l’histoire locale oublie maintenant. Je ne veux pas faire ici œuvre d’historien…. (…) Il y a quelques années (…) là l’occasion des 700 ans de l’expulsion des juifs j’avais suivi en auditeur libre un Colloque sur ce thème dans l’ancienne synagogue de Montpellier, dans laquelle existe encore le bassin pour les purifications rituelles…

Contacts entre juifs du Royaume d’Aragon et du Languedoc

Roland Goestchel dans son livre sur la kabbale publié aux Presses Universitaires de France, note que la rencontre de la philosophie arabe, ramenant les textes grecs et latins à la surface, confronta la mystique juive à ces textes. C’est probablement, me semble-t-il, une raison de l’apparition brusque en Provence de ce courant ésotérique qui s’est développé entre 1150 et 1492 parmi les kabbalistes du Languedoc, et en Espagne à Gérone. Cela prouve que des contacts existaient entre les juifs du Royaume d’Aragon et ceux du Languedoc, entre la culture arabe et la culture juive. Je mentionnerai parmi ces kabbalistes Abraham ben Isaac président du tribunal de Narbonne, mort en 1180. Et c’est l’occasion de souligner la forte implantation culturelle à Narbonne et à Lunel des communautés juives de cette époque avant leur expulsion du royaume par Philippe le Bel il y a plus de 700 ans.

Call, quartier juif de Girona

Si nous sortons de l’Aude, les éditions Mare Nostrum de Perpignan ont publié en 1992 une réédition du livre de Pierre Vidal concernant « Les juifs des anciens comtés de Roussillon et de Cerdagne », dont la première édition datait de 1887. Il précise que les juifs étaient établis à Narbonne dès la fin du cinquième siècle d’où ils se répandirent dans les autres villes de la province Narbonnaise.

Sauf entre 1462 et 1492 où la Cerdagne et le Roussillon avaient été données en gage à la France de Louis XI par Joan II en échange d’une aide militaire, ces comtés relevaient du royaume d’Aragon. Les comtes de Toulouse étaient vassaux du roi d’Aragon au début du XIIIe siècle. Jacques Ier était fils de Pierre II d’Aragon, tué dans la bataille de Muret le 12 septembre 1213. L’armée aragonaise venue à la rescousse du comte de Toulouse fut battue par les croisés de Simon de Montfort. Jacques Ier était aussi fils de Marie de Montpellier.

Jacques 1er d’Aragon : interdits et relégation pour les juifs de Perpignan

Ce Jacques Ier le Conquérant fixa les juifs de Perpignan dans un quartier extérieur à la ville, la « call » (5) , et il fixa aussi les règles de vie des juifs, leur imposant un fonctionnement dans « l’aljama » (5) qui groupait leur communauté. « La charte de Jacques Ier datée du 11 de calendes de janvier 1228 défend aux juifs l’exercice de toute fonction publique et leur interdit d’avoir des chrétiens à leur service dans la maison. »

Les juifs relevaient du roi, et si l’Inquisition a existé depuis au moins 1233, quand le pape Grégoire IX la confia aux dominicains, elle n’avait pas de pouvoir sur les juifs. Sauf s’ils étaient convertis, car l’Inquisition ne s’appliquait qu’aux hérésies des chrétiens et les marranes étaient considérés comme chrétiens, que leurs conversions aient été volontaires ou forcées.

L’expulsion des juifs de Perpignan et du royaume de d’Aragon ne fut décidée qu’en mars de 1492 par le roi Ferdinand, époux d’Isabelle, les Rois Catholiques, qui voulurent faire de leur royaume unifié un exemple de royaume purifié, dans lequel il Inquisition devint l’outil de la « limpieza de sangre. » (6) Je note que l’expulsion des juifs du Midi avait eu lieu en 1306, presque deux siècles auparavant.

En 1913 fut publiée à Berlin une étude (dont la traduction a été récemment publiée par la région autonome d’Aragon) intitulée « Historia de los judios en la Corona de Aragon (s.XIII y XIV) ». Histoire des juifs sous la Couronne d’Aragon aux XIII et XIVèmes siècles – En fait, la documentation ne manque pas si l’on sort de l’Aude.

Je vais cependant m’appuyer sur les trois ouvrages qui ont fortement inspiré ce texte : « Les juifs du Midi » par Danièle et Carol Iancou (1995 ed. A Barthélemy. Avignon) ainsi que « Juifs et néophytes en Provence–1469–1525 » par Danièle Iancou-Agou (2001 Peeters Paris-Louvain) et « Être juif en Provence au temps du roi René » par Danièle Iancou (ed. Albin-Michel.1998).

Les juifs du Languedoc, d’où viennent-ils ? Que faisaient-ils en Languedoc ? Comment vivaient-ils ? Comment étaient-ils traités par les « chrétiens » ? Quelles expulsions ont-ils subies ? Quelle tolérance ont-ils rencontrée à leur égard ? Comment ont-ils survécu jusqu’à la Révolution ?

Dès le 5ème siècle, à Narbonne des communautés juives actives

Inscription de Narbonne 689

Des migrations importantes ont eu lieu en Méditerranée dès l’Antiquité. On prétend que des juifs ont suivi les phéniciens avec Didon lors de la fondation de Carthage, huit siècles avant notre ère. Une très ancienne colonie s’est installée à Djerba. Des berbères se seraient convertis au judaïsme selon des traditions orales des juifs d’Afrique du Nord corroborées par des traces écrites de disputes, de prosélytisme, avec les chrétiens au I et II siècles. Une très vieille souche a existé en Afrique du Nord à laquelle se sont mêlées, même si cela a été avec difficulté, celles provenant d’apports ultérieurs d’Espagne et d’ailleurs.

L’Empire romain a facilité les migrations et Rome, comme les autres possessions romaines les ont attirés, bien avant la destruction du Temple de Jérusalem en 70. Rappelons que Paul était citoyen romain et que Pierre est venu à Rome, selon la tradition chrétienne.

Comme nous l’avons déjà dit, à Narbonne, dès le VIème siècle il semble qu’une colonie juive ait été active. Des traces archéologiques et épigraphiques existent, et des témoignages littéraires, autant chrétiens que juifs, comme quoi des juifs étaient installés dans le Midi provençal dès le premier siècle avant notre ère. Au VIème siècle seraient venus des juifs de Tolède et au XIIème siècle le Languedoc accueillit les juifs espagnols fuyant les invasions almohades. Une partie d’entre eux partirent d’Espagne en Égypte (Maïmonide et sa famille), d’autres en Afrique du Nord. Narbonne et Lunel furent aussi des villes d’accueil pour eux. Ils apportèrent un savoir ibérique d’expression arabe. Au XIVème siècle persistait encore chez les juifs lettrés du Comté de Provence et du Comté Venaissin cette connaissance de l’arabe.

Au XIIIè siècle, les juifs anglais expulsés d’Angleterre le 18 juillet 1290 par Edouard I vinrent dans le Midi. Une lettre de Philippe le Bel enjoignit au Sénéchal de Carcassonne de ne pas les recevoir, ils ont alors été refoulés vers la Provence, où ils furent relativement nombreux autour de Manosque. La Provence n’a été dans la couronne de France qu’à partir de 1481 et l’Aquitaine a été anglaise de 1154 à 1453.

Philippe le Bel

Le Midi terre de transit avant l’expulsion des juifs du Languedoc (en 1306)

Après l’expulsion des juifs du royaume de France en 1322, ceux de langue d’oïl eurent du mal à s’installer dans le Midi, car leurs coreligionnaires les accueillirent comme des intrus, eux-mêmes se trouvant alors en situation instable. D’autres vagues ont suivi, avec les catalans expulsés en 1391 et finalement les espagnols après 1492. Ces derniers allèrent aussi vers Bordeaux, passage vers la Hollande, qui servit encore de passage vers l’Italie (Livourne) et l’Empire Ottoman.

Le Midi a été une terre de transit avant l’expulsion. Du Languedoc ils passèrent en Provence, puis dans les États du Pape. Ces États qui résultent de la remise du Comté Venaissin au Pape par Philippe le Hardi en 1274 et de l’achat d’Avignon par le Pape en 1348.

Car les juifs bannis du Languedoc en 1306 par Philippe le Bel, avec confiscation de leurs biens allèrent alors en Aragon, en Catalogne, à Perpignan, à Majorque. Ils furent autorisés à revenir plusieurs fois, retours filtrés à prix d’argent, avec rachat de lieux de culte ou cimetières, comme c’est le cas à Montpellier en 1319, mais ce fut pour être à nouveau expulsés en 1322. Leur expulsion définitive date de 1394. Les premières expulsions de juifs par des rois chrétiens datent, en France, de Philippe Auguste en 1182 et en Angleterre par Edouard I de 1290. Ces deux mesures ne s’appliquaient pas en Languedoc, hors des domaines royaux Anglais et Français alors.

Comme toutes les communautés minoritaires, les juifs ont eu tendance à se regrouper dans les villes où ils résidaient. D’autant qu’ils étaient différents des autres par leur religion, leurs pratiques, leur culture et leur tendance à l’endogamie. Mais jusqu’au XIIIème siècle il n’y a pas eu de relégation dans un quartier clos. C’est à partir de 1276 que commença une véritable ségrégation : un édit de cette année-là interdit aux juifs d’habiter dans les petites localités. Le premier ghetto ainsi désigné le fut à Venise et ce nom italien est devenu générique ensuite.

1215 : le concile de Latran officialise la ségrégation des communautés juives 

Le IVème Concile de Latran en 1215 avait décidé l’isolement des juifs dans la ville et des signes vestimentaires permettant de les distinguer, avec l’interdiction des unions entre chrétiens et juifs, de paraître publiquement pendant certains fêtes chrétiennes, particulièrement à Pâques. Ils devaient avoir des débits de viandes séparés, des puits distincts et interdiction était faite aux chrétiens de recourir à des médecins juifs.

La première imposition d’une marque distinctive de costume remonte au VIIIème siècle : le calife Omar II (717-720) et Hassan Rachid (807), astreignirent les infidèles au port d’une pièce sur le vêtement, jaune pour les juifs et bleue pour les chrétiens.

La roue ou rouelle jaunes était imposée aux filles juives à partir de 12 ans et aux garçons à partir de 14 ans. Le chapeau jaune fut décidé par le Concile de Vienne en 1267.

Il n’y eut de ghetto au sens moderne qu’à partir de 1555, date à laquelle le Pape Paul IV enferma les juifs de Rome dans un quartier spécial. Dans le Midi ce furent des rues spéciales ,des « carrieros », des « calls », ouvertes au début, mais de plus en plus réglementées et, enfin, fermées la nuit, isolant les juifs des autres habitants.

L’organisation de la vie des carrieros fut laissée à des syndics (baylons) (7) de la communauté, qui distribuaient les impôts et taxes à récolter entre les familles et qui étaient responsables de leur versement collectif. Le bénéfice de la taille de ces contribuables était très disputé entre le pouvoir public et les évêques. Ils se partageaient parfois ces contribuables par quartiers, comme ce fut le cas à Narbonne.

Béziers et les juifs : la bourse ou des vexations et exactions

Les vexations et exactions étaient monnaie courante. A Béziers, la lapidation des juifs pendant la Semaine Sainte ne fut abrogée que par le vicomte Raymond de Trencavel en 1160. Mais l’évêque ne fit remise de cet usage que moyennant le versement d’un rachat de 200 sous melgoriens (8) et d’un cens annuel de 4 livres.

Sol de Mauguio

A Avignon, les juifs qui étaient attrapés par les étudiants pendant le carnaval devaient payer un droit de barbe pour ne pas se la voir coupée. Ailleurs c’étaient les gifles, jusqu’au lynchage pour certaines fêtes. Tout était sujet à rachat et paiement de taxes pour y échapper.

Le nombre de juifs a été estimé selon les époques à plusieurs dizaines de milliers, mais il n’y a pas de recensement fiable. Au XIIème siècle, Benjamin de Tudèle recensait 300 familles à Narbonne. En 1305, il y avait 184 chefs de famille dans cette ville, soit 825 personnes dans la Grande Juiverie et 250 dans le faubourg de Belvèze. A ce moment-là ils étaient entre 500 et 1 000 à Montpellier. A cette date, ils étaient seulement 102 à Carcassonne sur un total de 12 000 habitants.

1305 à Carcassonne :12 000 habitants dont 102 de religion juive

Les juifs du Midi où vivent-ils ? Selon les époques, les interdictions ont été plus ou moins rigoureuses. Leurs déplacements étaient souvent soumis à autorisation. L’essentiel de leur activité a été le négoce des grains, du vin et de la viande, avec celui des textiles. Ils ne pouvaient exercer que les professions qui leur étaient autorisées, la pratique de l’argent étant considérée vile pour les chrétiens comme pour les musulmans, d’ailleurs.

Il y a eu une période où le prêt d’argent a été important : ils ont été des banquiers qui prêtaient, selon un recensement fait dans certaines archives notariales, pour 50 % à des cultivateurs, pour 25 % à des artisans, pour 7,5 % à des commerçants, pour 5 % au clergé et pour 2,5 % à la noblesse. Au XIIIème siècle, toutes les classes de la société avaient recours au prêt juif. À ce moment 80 % des juifs de Perpignan étaient prêteurs. Les bénéfices qu’ils recueillaient de ce crédit étaient réinvestis par eux dans le commerce de détail.

Les juifs tolérés dans les quatre villes du Pape

En Provence, venus du Languedoc au XIVème siècle, les juifs y vécurent jusqu’au début du XVIème siècle, après le rattachement à la France du Languedoc en 1481. Ils se réfugièrent ensuite dans les quatre villes du Pape : Les « Arba Khehilot », soit Carpentras, Cavaillon, L’Isle sur la Sorgue et Avignon. Ils y furent tolérés dans des carriéros closes jusqu’à la Révolution et l’Empire qui leur donnèrent la citoyenneté pour la première fois depuis l’époque des romains.

La politique du Pape était faite autant de tolérance que de ségrégation. Les juifs devaient perdurer en tant que témoins d’un peuple déicide et d’une époque, de façon à servir de témoin de la révélation chrétienne. Mais la tradition anti judaïque chrétienne est ancienne. Déjà au IVè siècle, St. Augustin avait écrit dans son « Tractatus adversus judaeos » que « les juifs étaient nés pour servir d’esclaves aux chrétiens ».

Malgré le concile de Béziers en 1246, qui interdit aux chrétiens de se faire soigner par des juifs, sous peine d’excommunication, « car il vaut mieux mourir que devoir sa vie à un juif », les juifs pratiquèrent la médecine et furent des médecins réputés. Pourtant, les conciles d’Albi en 1254 et de Vienne en 1257 confirmèrent cette interdiction. Les statuts de Carcassonne en 1272 et de Nîmes en 1284 interdirent aux chrétiens d’accepter toute médication juive. Il y eût cependant des accommodements à ces interdictions et des abbés avec l’ensemble des moines de leur couvent furent soignés par des médecins juifs.

Les juifs du Midi propagent la science antique et arabe

Le Seigneur de Montpellier Guilhem VIII, leur donna l’autorisation d’ouvrir une École de Médecine à Montpellier en 1181. Ce fut l’ancêtre de la future Faculté de Médecine, la première en France, rendue célèbre ensuite par la présence de Rabelais parmi ses étudiants au début du XVIème siècle. Toute la science antique et arabe s’y trouva propagée, en grande partie par des médecins juifs traducteurs. Parmi eux, deux descendants de la lignée des juifs andalous réfugiés à Lunel :

– Moïse Ibn Tibbon (seconde moitié du XIIIè siècle), qui traduisit de l’arabe en hébreu une demi-douzaine d’ouvrages de médecine, dont Maïmonide, Al Razi, Avicenne.

– Jacob Ibn Makhir (Profacius), qui traduisait de l’hébreu en latin des études médicales.

Cet enseignement dura jusqu’à la fin du XIVème siècle. Pourtant, « L’histoire des Universités », de la collection « Que sais-je ? » ne mentionne pas l’existence de cette École parmi les premières Universités européennes, dont Paris, Bologne, Orléans, etc.

Attestent de la tradition de l’enseignement et de l’intérêt pour les études médicales les listes de livres manuscrits, arabes, hébreux et latins que l’on trouve dans les actes notariaux décrivant la dot des mariées ou les successions dans les testaments. Il faut noter l’alphabétisation très forte dans les familles juives qui fréquentaient les écoles talmudiques.

Juifs du Midi : vers l’effacement forcé de la mémoire collective et l’histoire du Languedoc

Le début du XVIe siècle est caractérisé par la conversion forcée des juifs, suite à des menaces mais aussi à des enlèvements et à l’emploi de la force pour l’obtenir. Danièle Iancu décrit quelques exemples de ces conversions et elle montre les transformations de nom que cela a entraîné : les noms hébraïques étant abandonnés pour les noms chrétiens nouveaux, ce fut souvent le nom d’un saint qui fut choisi. Son livre contient une multitude d’exemples avec une « généalogie » précise qu’elle a compilée. Elle remarque également qu’à partir de ces conversions le nombre de médecins juifs s’éteint assez rapidement. Je suppose que c’était une manière de rompre avec ce qui pouvait les faire devenir suspects de garder une pratique religieuse antérieure.

Beaucoup de noms qui nous sont familiers aujourd’hui nous viennent de cette culture juive et peut-être d’une ascendance ignorée. Parmi les juifs d’Aragon on trouve ainsi, avant conversion, des Bonnafos et des Vidal. À Perpignan au XIIe siècle on trouve un médecin nommé Baro… des convertis en Provence s’abritaient sous la protection du roi René « d’Anjou ». C’est ainsi que les d’Anjou, ou Anjou, sont fréquents. L’ouvrage de Danielle Iancu donne des exemples intéressants et très documentés.

Aucune trace de rapports entre juifs et cathares

Montségur dernier bastion des cathares avant leur massacre    Montségur lieude résistance des cathares, exterminés en 1244      Légende :  Aude pays cathare, deux vues de Monségur haut lieu cathare durant la croisade des albigeois qui fut assailli et pris en 1244 ses derniers occupants plusieurs centaines de Bons Hommes et Bonnes Dames furent brûlés vifs.

Je n’ai pas trouvé des traces de rapports entre juifs et cathares. Rien ne permet d’affirmer que l’attitude des cathares à leur égard ait été différente de celle des autres chrétiens du Languedoc. Il y eu un « apartheid » de fait et, après, de droit. Il est certain que des pratiques vexatoires à leur égard existaient à Béziers au milieu du XIIe siècle, avant le début de la croisade contre les Albigeois.

Le mépris des juifs fait partie de la tradition chrétienne dès l’installation de l’Église officielle. C’était, en dehors des accusations de peuple déicide, un moyen de rompre avec les enseignements talmudiques et l’avant christianisme ; en effet les premiers chrétiens furent des juifs.

D’autre part, il ne faut pas tomber dans l’anachronisme. Les droits de l’Homme et du Citoyen ne datent que de la Révolution de 1789. Au XIIe siècle nous sommes encore dans la féodalité. Il y avait des sujets du Seigneur, taillables et corvéables selon le bon vouloir de celui-ci sans autre limite que leurs capacités de révolte. Il y avait une société très hiérarchisée, avec des rapports de vassal à suzerain qui se répercutaient à tous les échelons sociaux. Tout privilège s’achetait et l’on appartenait à une corporation, à une classe sociale dont on ne sortait pas facilement.

Les communautés juives, pratiquant des commerces riches étaient très jalousées. Elles étaient une source de revenus très appréciée et très disputée par les autorités tant religieuses que civiles. C’étaient des communautés vassales, tolérées, mais qui devaient faire acte de soumission régulièrement et dont on ne tolérait pas le moindre écart aux règles qui leur étaient imposées. Cette situation perdure dans les pays musulmans où elles existent encore de nos jours, avec le « dhimmi » ou impôt dû par les infidèles.

Je me suis insurgé contre le fait qu’une communauté aussi importante, ayant eu un rôle culturel si déterminant notamment dans la pratique et l’enseignement de la médecine, ait été ignorée si complètement. Quand on s’intéresse à l’histoire locale et qu’on revendique qu’elle soit enseignée, il n’est pas possible de la limiter à l’épisode cathare, qui se déroule sur un peu plus d’un siècle, si important soit-il, et qui a oblitéré tout le reste, la grandeur de la Septimanie romaine exceptée.

Raymond Beltran 

  •  Légende des deux photos en tête d’article :  vues de Puivert qui fut une cour des Arts et d’Amour au temps des cathares : la « proue » du château et une vue depuis la salle de musique. Seul château « cathare » a possèder des clefs de voûtes sculptés d’instruments et de musiciens.
  • NOTES rajoutées par l’éditrice du blog à l’attention des lecteurs qui n’ont pas la chance d’être méridionaux.

(1) Claude Marti, né en 1940 à Carcassonne, instituteur mais surtout chanteur, poète, écrivain, de langue occitane. Avec des racines catalanes et aragonaises il a été l’un des premiers chanteurs engagés en langue occitane. « Sa popularité, née avec les évènements de mai 68, le mouvement de retour à la terre comme Gardarem lou Larzac ou l’Institut d’Etudes Occitanes, reste très vivace car il est, pour beaucoup de militants occitanistes actuels, celui qui éveilla leur conscience régionaliste. » (source Wikipedia) Claude Marti vit à Couffoulens dans les Corbières .

(2) Bada = Gaita = Gach = guet, ouverture. La Bada de u Goy = le guet du goy

(2bis) Questions : était-ci si rare qu’un non-juif habite là pour que le fait suffise à qualifier et identifier le lieu ? Ou alors, la population de la zone était-elle à majorité juive ? Pas de trace de lieu de culte dans ce secteur que je crois bien connaître.

(3) Al Massir, ou Le Destin en français, sorti en 1997, a reçu le prix du 50ème anniversaire du Festival de Cannes. Ce 33ème long métrage de Youssef Chahine traite de la tolérance et des affrontements entre extrémistes musulmans et savants soucieux de la diffusion des connaissances dans l’Andalousie du XIIème siècle, au temps du Kalife Al Mansur. dont le premier conseiller était le philosophe Averroes. reconnu pour sa sagesse, sa tolérance et son équité. « Le Kalife, désirant amadouer les intégristes, ordonne l’autodafé de toutes les œuvres du philosophe, dont les concepts influenceront non seulement l’âge des Lumières en Occident, mais toute la pensée humaine. Les disciples d’Averroes et ses proches décident alors d’en faire des copies et de les passer au-delà des frontières. Le Destin nous informe également sur les contacts entre les trois grandes civilisations de l’espace méditerranéen au xiie siècle. Youssef Chahine livre un portrait du savant Averroes, homme de savoirs variés, qui contribua largement à leur enrichissement . » (source Wikipedia) .

(4) Moshe ben Maïmon, en français Moïse Maïmonide  est un rabbin séfarade né à Cordoue en 1138. L’une des plus éminentes autorités rabbiniques du Moyen Age , auteur d’un des plus importants codes de  loi juive, philosophe, médecin de cour, astronome métaphysicien et théologien, il entreprend comme son contemporain Averroes une synthèse entre la révélation et la vérité scientifique. Dirigeant de la communauté juive d’Égypte, il répond aux questions et requêtes de centres aussi éloignés que l’Irak et le Yémen. Il est cependant accueilli avec plus de circonspection voire d’hostilité en France et en Espagne, où ses écrits et son rationalisme sont sujets à controverse des siècles durant. Il sera pour les uns un « second Moïse », ainsi que l’indique son épitaphe, et pour les autres un « hérétique excommunié ». Il est également l’une des rares autorités juives à avoir influencé les mondes arabo-musulman et chrétien, notamment Thomas d’Aquin qui le surnomme « l’Aigle de la Synagogue » (source Wikipedia)

(5) aljama terme catalan de l’arabe al-ǧamâʿa d’abord groupe musulman ou juif en terre chrétienne, puis petit lieu de prière (mosquée ou synagogue) dans un des quartiers regroupant ces populations. (source Gran Enciclopèdia catalana). Call catalan, du latin : voie,  endurer ; devenu passage encadré de parois canalisant le cheminement,  puis rapidement zone habitée par les juifs dans les villes catalanes (source Gran Enciclopèdia catalana).

(6) Limpieza de sangre, pureté du sang : statut particulièrement développé en Espagne au XVème siècle. C’est le statut du « vieux »  chrétien dénué de toute ascendance juive ou maure, par opposition au nouveau chrétien : juif ou musulman converti le plus souvent par la force et dont on doutait de la réalité de la foi. Seuls ceux pouvant se prévaloir d’un limpieza de sangre pouvaient accéder aux institution civiles ou ecclésiastiques qui dominaient la vie sociale et économique.

(7) Baylon ; il est curieux de noter que le sens primitif du terme est « chef des travailleurs » et « père nourricier» (source Lou Tresor dou Felibrige)

(8) Sou melgorien = sol de Mauguio, monnaie qui eut cours dans toute l’Occitanie et l’Europe occidentale dès le 7ème siècle.

  • BIBLIOGRAPHIE utilisée par Raymond Beltran :

* Les Juifs du Midi par Danièle et Carol IANCU, professeurs à l’Université de Montpellier. Ed. Barthélemy. Avignon

* Juifs et Néophytes en Provence (1469-1525) par Danièle Iancu-Agou. Ed. Peeters Paris-Louvain

* Être juif en Provence au temps du Roi René par Danièle Iancu. Ed. Albin Michel

* Les juifs des anciens comtés de Roussillon et de Cerdagne par P. Vidal.  Ed. Mare Nostrum à Perpignan

* Historia de los judios en la Corona de Aragon (S XIII y XIV) par Fritz  (Yitzhak) Baer.Traduit de l’allemand.Ed. Diputación General de Aragon

* La Kabbale par Roland Goestchel. PUF.

* En nos vertes années par Robert Merle (1979) Ed. Plon,

Volume II d’une saga se situant au XVIè siècle, qui raconte la traversée du Languedoc, d’un jeune étudiant huguenot venant du Périgord et allant faire des études de Médecine à Montpellier. Ambiance de ces études à Montpellier.

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